Femina - 28.8.2002

Coloc-Story

Envie de faire une croix sur la solitude, de vivre dans un endroit spacieux, d’élever ses enfants autrement ou de rencontrer la femme de sa vie... De nombreux trentenaires vivent en colocation. Ils racontent les avantages et les aléas de l’habitat partagé.


C’est un mode de vie, un état d’esprit. Une envie d’échanger ou l’obligation de se serrer la ceinture. Il y a quelques années encore, la colocation se vivait principalement entre étudiants. Quant aux autres, partager leur sphère intime avec des gens qu’ils ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam? Non merci! Jusqu’ici, les Européens semblaient moins intéressés par l’expérience communautaire que les Anglo-Saxons. A New York - où le mètre carré se négocie à prix d’or - vivre à quatre dans un studio est une situation courante depuis longtemps. Nous n’en sommes pas encore là, mais les loyers élevés, la pénurie d’appartements et l’évolution des mentalités aidant, la solution de l’habitat partagé commence à faire recette dans nos contrées. Et plus seulement auprès des étudiants. “Au départ, nous étions sûrs de toucher les 18-34 ans, explique Frédéric de Bourguet, jeune fondateur du site internet Colocation.fr. Depuis quelque temps, nous avons de plus en plus de demandes de personnes âgées de 35 à 50 ans.” Des gens qui ont vécu en couple, en famille. Des habitués d’espaces assez vastes pour recevoir des visites et donc réticents à l’idée d’emménager dans un studio. Ou encore des partisans de la colocation à temps partiel, qui logent à plusieurs là où ils travaillent et retrouvent leur famille le week-end.

“Si ça ne marche pas ? On prend ses cliques et ses claques...”

Peut-on parler de tendance? Peut-être. Grâce à internet, les adresses et les contacts entre futurs colocataires s’échangent tous azimuts. En France, les colocataires occuperaient de 5 à 8% du marché. Dans notre pays, difficile à dire, d’autant plus que le terme “colocation” balaie large puisqu’il inclut les concubins. Certaines agences, comme le Bureau Lang, à Zurich, commencent timidement à offrir ce service à leur clientèle en faisant le lien entre propriétaires et locataires, et, par extension, colocataires.

Nouveau concept, les pros de Colocation.fr ont lancé les “Jeudis de la Colocation” à Paris et en Province. Le principe? Mettre en contact les futurs colocataires. Du matching en anglais. “Les gens sont accueillis par les Coloc Angels qui les dirigent vers les Coloc Experts, soit des juristes et des psychologues”, poursuit Frédéric de Bourguet. Idéal pour faire connaissance et s’éviter un défilé glauque version Petits Meurtres entre Amis dans son appartement.

En septembre 2000, Colocation.fr ouvrait sa section helvétique sous www.colocation.ch. Les “Jeudis de la Colocation” devraient bientôt démarrer à Genève. Et ce n’est qu’un début. Car, les inconditionnels sont formels, on ne compte pas les avantages du système. “Ça se passe bien d’emblée ou pas, note Frédéric de Bourguet. Dans le second cas, on prend ses cliques et ses claques, voilà tout.” Lorsque tout baigne, cohabiter permet de partager son espace sans trop d’attentes ni de pressions. “Du cocooning chez les parents, on est passé au cocooning qu’offre la colocation.” Un havre de paix ou un refuge à l’atmosphère plus animée que la vie en solo ou en couple, c’est la colocation version idyllique, tendance Friends. Très tendance.

Pour que ça se passe bien

• S'il n'est pas nécessaire de trouver son alter ego pour partager un appart, dénicher son contraire n'est pas forcément la solution.

• Village People ou Aerosmith, maniaque ou bordélique, bosseur ou noceur, Cendrillon ou drag queen... Jouez d'emblée cartes sur table.

• Respectez vos différences, si votre religion préconise de brûler une botte d'encens tous les matins, autant installer votre temple sur le balcon.

• Plutôt que de casser les pieds à vos colocs avec votre goût pour la techno, investissez dans une paire d'écouteurs.

• Dans la colocation mixte, Monsieur évitera de se vautrer sur le sofa en caleçon et Mademoiselle renoncera à déambuler en string et porte-jarretelles.

• Recevoir son petit copain ou ses parents ? Fixer des règles assez strictes quitte à les assouplir avec le temps.

• Côté téléphone, une ligne par personne semble la panacée. Pareil avec le frigo : à chacun son étagère.

• Ne pas oublier que l'humour fait tomber les barrières...

Tiré du Guide de la Colocation, édité par Colocation.fr (édition 2001-2002). A commander sur internet, ce guide contient adresses pratiques, conseils du psy, sites internet, publications et chartes de colocation.

www.colocation.ch
www.kel-koloc.com


Régine, 36 ans, rédactrice photo

“On gagne en aide ce que l’on perd en intimité.”

Issue d’une famille de quatre enfants, Régine cultive l’esprit de groupe depuis toujours. Rien d’étonnant à ce qu’elle habite avec son frère, puis en couple avec des amis. “On avait 25 ans, ça entrait nuit et jour, se souvient-elle. La seule règle, c’était de débarrasser la table.” Peu de structures, guère plus de discipline, le quatre-pièces lausannois devient le creuset de projets, d’idées, d’associations. Côté ménage, les attaques de mites - “farine et textile” - couplées à un raid de gale (!) déboucheront sur un semblant de rigueur dans la politique hygiénique de la petite communauté.

Quelques années plus tard, la jeune femme découvre les joies de la maternité partagée. Etudiant, son compagnon bénéficie d’une chambre dans une grande maison mise à disposition par le Canton de Genève. Trois couples et deux mères avec enfants cohabitent selon une planification réglée comme du papier à musique. Chaque soir, un coloc prépare le repas pour quatorze convives. “Entre les courses et la préparation du repas, ça prenait trois heures. On se retrouvait à 22 heures en train de panosser la cuisine...” Pas vraiment possible de se laisser aller au souper corn-flakes et autres plateaux télé.

Elever son enfant à sa façon en faisant fi des commentaires ambiants? “Cela demande des nerfs solides et une tolérance phénoménale.” Mais, comme le remarque rapidement Régine, elle gagne en aide ce qu’elle perd en intimité. “On se gardait les enfants mutuellement, il y avait toujours quelqu’un à la maison qui prenait le relais.” Son nouveau-né endormi, Régine peut alors se faire une toile en toute tranquillité. Clin d’œil: sa fille va même téter une autre maman le soir où elle s’aperçoit qu’elle n’a plus de lait.

Entre les réunions pour discuter de la caisse, du ménage, des repas et de leur réalisation, le fonctionnement de la tribu demande beaucoup d’énergie. Fortes, les amitiés nées durant ces trois ans à tirer à la même corde durent toujours. Puis Régine quitte la communauté en même temps qu’elle se sépare du père de sa fille et se trouve confrontée, pour la première fois de sa vie, à la solitude. Elle a le sentiment de ne rien faire d’autre que travailler et materner. Non-stop. “Heureusement, j’ai développé de bons contacts avec mes voisins. On se rendait service. Mais aujourd’hui, je réfléchis à l’idée de vivre à nouveau avec quelqu’un.” Comprenez: une petite communauté, une autre maman avec enfant(s). “Vivre à quinze, je ne le referai plus, lâche-t-elle. Quoique, en vacances, ça me convient bien...”

Emmanuel, 31 ans, steward

“La règle d’or? Ne pas fricoter avec ses colocataires!”

Une maison dans la banlieue parisienne, vaste cuisine et jardin, Emmanuel partage son espace avec deux hôtesses de l’air, 25 et 27 ans, depuis deux ans. Toujours entre deux avions, ils se croisent plus qu’ils ne vivent ensemble. “Quand on est les trois à la maison, on prend une photo”, plaisante-t-il. Relax et agréables, les relations du trio se vivent dans le respect. “Vu qu’on fait le même boulot, on comprend bien l’autre lorsqu’il souffre du jet lag et a besoin de récupérer.”

“J'ai un peu l'impression de jouer au grand frère.”

Avoir une présence à la maison, quelqu’un à qui parler lorsqu’on débarque de Hongkong ou Los Angeles, Emmanuel apprécie. Son amie un peu moins. “Pour elle, ce n’est pas toujours évident que je vive avec deux filles.” Soit, il lui est déjà arrivé de débouler sans réfléchir à la salle de bains en tenue d’Adam, “ma coloc a poussé un cri digne d’un film d’horreur”, mais il n’y a pas d’ambiguïté. Clair dans sa tête, Emmanuel cultive une règle d’or: ne jamais fricoter avec ses colocataires. “Sinon elles ne paieront plus le loyer”, rigole-t-il. Plus sérieusement, il observe le rapport de confiance qui se crée en vivant ensemble. “Mes colocs me demandent des conseils sur leurs histoires de coeur, j’ai un peu l’impression d’être le grand frère.” Hormis quelques épisodes catastrophe - comme la colocataire cleptomane - les cohabitations se déroulent sans nuages. “Il y a une grande confiance entre nous. C’est nécessaire vu qu’on est rarement là pour surveiller nos affaires...

Victor, 38 ans, informaticien

“Grâce à la colocation, j’ai beaucoup appris sur les femmes.”

Nageant dans le courant néobaba, nourri d’idéologie “woodstockienne”, Victor découvre la colocation à 19 ans. Un rien squatter, il investit l’espace de sa petite copine de l’époque. Quoi de plus ringard dans les années quatre-vingt que de rester chez papa maman... “Avec la colocation, j’entrais dans l’indépendance”, se souvient-il. Un choix estampillé peace and love que Victor ne lâchera plus. A bientôt 40 ans, il a exploré diverses facettes de la colocation avec bonheur. “Pour moi, il n’y a que des avantages.” Familier des grandes tablées, ce Genevois discret, issu d’une famille nombreuse, aime vivre sur le mode “tribu”. “La colocation a les avantages de la vie de famille sans ses désagréments”, précise-t-il. Son idéal? Partager équitablement les tâches mais sans en faire tout un plat. Une méthode à suivre au feeling - “je n’aime pas les règles strictes” - qui exige tout de même des valeurs communes et de la complémentarité. Hormis quelques couacs, comme une colocataire qui bâclait le lavage de la vaisselle, Victor a vécu de belles expériences. “On partageait la voiture, on faisait des petites bouffes le week-end, et même des vacances ensemble.”

“Mes colocs proches, je les considère un peu comme des soeurs.”

Ses copains l’ont remarqué et en plaisantent parfois: les personnes qui se succèdent dans son trois-pièces sont des femmes neuf fois sur dix. “J’ai accueilli un ou deux copains en galère, quelques mois mais c’est tout.” Victor le reconnaît, il préfère sans contexte la mixité et ne redoute pas l’ambiguïté amoureuse qui peut éventuellement s’installer. Surtout pas lorsqu’elle débouche sur une histoire d’amour, comme avec Stéphanie, ex-colocataire, qui partage sa vie depuis quatre ans. “Nous avons le projet d’avoir des enfants.” Autrement dit, vivre à nouveau à plusieurs, mais cette fois en famille.

Marion, 40 ans, libraire

“On s’arrange pour recevoir nos amants respectifs lorsque l’autre n’est pas là.”

Plus BCBG qu’olé olé, Marion, brune aux yeux d’azur, n’imaginait jamais expérimenter la colocation. Et pourtant. Voilà un an, lorsqu’elle se sépare de son compagnon, l’idée de quitter les 115 m2 de leur appartement zurichois, sis dans un charmant immeuble Art déco, lui donne le cafard. “J’ai visité un ou deux logements, mais la pénurie d’appartements à Zurich est telle que je n’ai rien trouvé d’intéressant.” Résultat, Marion révise ses positions et partage depuis six mois son chez-elle selon des critères bien précis.

“JF cherche colocataire non fumeur appréciant un mode de vie agréable et soigné.” Passée dans deux quotidiens et sur internet, son annonce a d’abord séduit une femme d’affaires à la recherche d’un pied-à-terre. L’aventure durera peu de temps, car la colocataire estime que débourser plus de 1000 francs mensuels c’est un peu cher payé pour quelques nuits. Lors de sa deuxième recherche, Marion reçoit nombre de courriers écrits par des messieurs. Elle les examine sous toutes les coutures, histoire de se faire une idée sur leur “style de vie”. Pas question de partager ses quatre murs avec le premier venu: “Mon intérieur, c’est presque un endroit sacré. Un lieu où je me ressource avant d’affronter la réalité du monde extérieur.”

“Trouver quelqu'un d'aussi discret que Lucas ne sera pas une mince affaire.”

Lorsqu’elle pense avoir trouvé un colocataire acceptable, Marion organise un rendez-vous dans un lieu neutre. Elle questionne le candidat, lui expose qui elle est et comment elle vit. “Puis je lui ai demandé de visiter sur-le-champ son appartement”, raconte-t-elle. Elle découvre un lieu où l’ordre règne. Ouf! Et voilà comment Lucas, divorcé et père de trois enfants, partage son cocon depuis plusieurs mois. Sans accroc. Leurs rythmes respectifs leur permettent de se croiser sans se marcher sur les pieds. Lucas est un lève-tôt, Marion, elle, rentre assez tard le soir et vice versa. “Sans compter que nous sommes tous deux discrets et respectueux, ça aide.” Nostalgique de certains moments de liberté - “Ah! me balader en slip dans l’appart pour préparer mon thé...” - Marion a choisi de protéger sa vie amoureuse. “Avec Lucas, on évite de recevoir nos amants respectifs à la maison. On en parle avant et chacun s’arrange pour être absent le soir où l’autre reçoit...” Elle n’en fait pas un mystère, cette colocation sera sans doute éphémère. “Pour lui comme pour moi, c’est une expérience.”

Que fera-t-elle le jour où Lucas s’en ira? “Retrouver quelqu’un d’aussi discret sera compliqué. Je me résoudrai sans doute à vivre de nouveau dans un deux-pièces et demi...” Pour l’heure, elle profite de la moitié de son bel appart tranquille et essaie de devenir “plus tolérante”. Discussions sur le pas de porte ou autour d’un café, elle prend le temps de nouer un lien qui ressemble à une amitié et cultive l’entente afin que l’ambiance reste légère. “Sinon, on finit par s’éviter et c’est le cauchemar!”

Ghylaine, 38 ans, éducatrice

“On ne peut pas tout mettre en commun.”

Partager un lieu, des frais et vivre de chouettes contacts, voilà les raisons qui ont conduit Ghylaine, 38 ans, à la colocation. Jamais elle n’a eu l’impression d’avoir de comptes à rendre ni de coups de fil à donner les soirs où elle ne rentrait pas manger. “J’ai gardé des amitiés enrichissantes en dehors de la colocation. Entre colocs, on ne se devait rien.” Cette indépendance n’empêche pas l’amitié, au contraire.

Riche du contact avec l’autre, cette Genevoise va découvrir d’autres milieux, théâtre ou musique, et apprécier. Mais pas d’idéal collectif et de mise en commun absolue, “partager un espace est une chose, on ne peut pas tout partager”. Ingrédient de base pour un ensemble homogène: le respect. “De l’espace de l’autre, de sa tranquillité, de ses choix, de sa façon de vivre.”

“Pendant longtemps, je n'ai pas aimé la solitude.”

Troquant une colocation contre une autre, dont un passage dans un squat, elle emménage avec son compagnon dans 250 m2, deux autres couples partageant le vaste espace. Tout se passe bien dans un premier temps, mais l’arrivée d’un bébé va faire chavirer l’harmonie du groupe. “Les parents essayaient de faire leur nid et nous ne savions plus trop où mettre les pieds”, raconte Ghylaine. Par ricochet, la jeune femme ressent alors le besoin de nidifier, elle aussi. Plus envie de donner son énergie à la communauté, elle préfère s’investir dans son couple. “La roue tourne. A 38 ans, je ne suis plus prête à avaler n’importe quelles couleuvres... J’ai un peu fermé la porte.” Pas totalement: elle garde au fond d’elle un rêve, un projet. Acquérir une résidence secondaire et l’occuper à plusieurs.

Sylviane Pittet


  

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